Philosophiepar Joseph Moussallem
La Raison et la Foi chez Thomas d'Aquin

La Raison et la Foi chez Thomas d'Aquin

L'harmonie de la philosophie et de la théologie dans la synthèse thomiste.

Introduction

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), surnommé le « Docteur Angélique », est le représentant le plus éminent de la scolastique médiévale et l'un des plus grands philosophes et théologiens de tous les temps. Son œuvre monumentale, la Somme Théologique, constitue une synthèse audacieuse et systématique de la philosophie aristotélicienne et de la théologie chrétienne. Pour Thomas, la raison et la foi ne sont pas en conflit, mais coopèrent harmonieusement dans la quête de la vérité.

Le problème des rapports entre la raison et la foi est l'un des plus anciens de la pensée chrétienne. Tertullien demandait : « Qu'y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem ? » Augustin répondait par la formule « croire pour comprendre, comprendre pour croire ». Thomas d'Aquin, héritier de la redécouverte d'Aristote au XIIIe siècle, apporte une réponse nuancée et équilibrée qui fera autorité pendant des siècles.

Les préambules de la foi (praeambula fidei)

Thomas établit une distinction fondamentale entre les vérités accessibles à la raison naturelle et celles qui relèvent exclusivement de la révélation divine. Les préambules de la foi (praeambula fidei) sont des vérités que la raison humaine peut démontrer par ses seules forces : l'existence de Dieu, ses attributs (unité, vérité, bonté, puissance), l'immortalité de l'âme, la loi naturelle. Ces vérités servent de propédeutique à la foi, préparant l'esprit à recevoir la révélation.

Les articles de foi proprement dits (articuli fidei) — comme le mystère de la Trinité, l'Incarnation du Verbe, la Rédemption par la Croix, la Résurrection des morts — dépassent les capacités de la raison naturelle. Ils ne peuvent être démontrés, mais ils ne contredisent pas la raison. Thomas les appelle des « mystères » au sens fort : des réalités que la raison ne peut découvrir par elle-même, mais qu'elle peut comprendre une fois révélées (intellectus fidei).

Cette distinction permet à Thomas d'éviter deux écueils. D'un côté, le fidéisme (souvent attribué à Tertullien ou à Pierre Damien) qui rejette la raison comme impie ou inutile. De l'autre, le rationalisme (représenté par Siger de Brabant et l'averroïsme latin) qui prétend que la raison peut connaître toute vérité et que la foi est superflue ou contradictoire.

Les cinq voies (quinque viae)

Les célèbres cinq voies pour démontrer l'existence de Dieu, exposées au début de la Somme Théologique (Ia, q. 2, a. 3), illustrent parfaitement la méthode de Thomas. Ces voies partent toutes de l'expérience sensible et remontent, par le principe de causalité, jusqu'à Dieu.

La première voie est celle du premier moteur : tout ce qui est mû est mû par un autre, donc il faut un premier moteur immobile. La deuxième voie est celle de la cause efficiente : il y a un ordre de causes efficientes dans le monde sensible, et on ne peut remonter à l'infini, donc il existe une cause première incausée. La troisième voie est celle de l'être contingent et nécessaire : les êtres du monde sont contingents (ils peuvent ne pas être), donc il existe un être nécessaire par lui-même.

La quatrième voie part des degrés de perfection dans les êtres : on trouve dans le monde du plus ou moins bon, vrai, noble, donc il existe un être qui est la perfection suprême et la cause de toutes les perfections. La cinquième voie est celle de la finalité : les êtres naturels agissent en vue d'une fin, mais ils sont dépourvus d'intelligence, donc ils doivent être dirigés par une Intelligence ordonnatrice.

Ces cinq voies ne sont pas des « preuves » au sens mathématique ou scientifique moderne, mais des arguments métaphysiques qui montrent la rationalité de la croyance en Dieu. Thomas ne prétend pas que tout le monde doit les accepter, mais que le philosophe peut, par la raison, atteindre une connaissance certaine de l'existence de Dieu.

La théologie comme science

Pour Thomas, la théologie est une science (scientia), mais d'un type particulier. Alors que les sciences ordinaires (physique, mathématiques) partent de principes évidents par la lumière naturelle de la raison, la théologie part des articles de foi qui sont révélés par Dieu. Ces principes ne sont pas évidents pour nous, mais ils le sont pour Dieu et les bienheureux.

La théologie emprunte à la philosophie ses concepts et ses méthodes (c'est ce qu'on appelle l'analogie de l'être), mais elle les ordonne à une fin supérieure. La philosophie est l'« ancilla theologiae » (servante de la théologie), non pas au sens où elle serait asservie, mais au sens où elle est mise au service d'une connaissance plus haute. Thomas distingue soigneusement le domaine de la raison (nature) et celui de la foi (grâce), tout en affirmant que la grâce ne détruit pas la nature mais la perfectionne.

L'analogie de l'être et le langage sur Dieu

Thomas développe sa célèbre doctrine de l'analogie pour résoudre le problème du langage sur Dieu. Comment pouvons-nous parler de Dieu si notre langage est façonné par notre expérience des créatures ? Les noms que nous attribuons à Dieu (bon, juste, sage) ne sont ni univoques (c'est-à-dire utilisés dans le même sens que pour les créatures) ni purement équivoques (sans aucun rapport de sens).

Ils sont analogiques : il y a une proportion entre la perfection finie de la créature et la perfection infinie de Dieu. Ainsi, quand nous disons que « Dieu est bon », nous savons que la bonté de Dieu dépasse infiniment toute bonté créée, mais il y a une ressemblance analogique qui fonde la signification de notre langage. Cette doctrine de l'analogie est l'un des apports les plus subtils et les plus durables de la pensée thomiste.

Références

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