Philosophiepar Joseph Moussallem
Le Pari de Pascal

Le Pari de Pascal

La raison, le cœur et le risque infini de la foi.

Introduction

Blaise Pascal (1623-1662), mathématicien de génie, physicien et inventeur, fut aussi l'un des penseurs religieux les plus profonds de l'âge classique. Après sa « nuit de feu » du 23 novembre 1654, expérience mystique consignée dans le célèbre Mémorial cousu dans la doublure de son habit, il consacre les dernières années de sa vie à un grand projet d'apologétique chrétienne demeuré inachevé. Les fragments qui nous en restent, rassemblés sous le titre des Pensées, constituent l'un des sommets de la littérature et de la philosophie françaises.

Au cœur de cette œuvre se trouve un argument célèbre, souvent mal compris et réduit à un calcul froid : le « pari ». Loin d'être une simple curiosité logique, il s'inscrit dans une anthropologie tragique de l'homme « roseau pensant », partagé entre grandeur et misère, et dans une théorie de la connaissance où le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.

La condition humaine : grandeur et misère

Avant de proposer son pari, Pascal dresse un portrait sans complaisance de la condition humaine. L'homme est un « roseau », la plus faible des créatures, qu'une goutte d'eau suffit à tuer. Mais il est un « roseau pensant » : par la pensée, il embrasse l'univers qui l'écrase. « Toute notre dignité consiste donc en la pensée », écrit-il. Cette dualité irréductible — grandeur et misère — définit le « disproportion » de l'homme, suspendu entre les deux infinis de l'infiniment grand et de l'infiniment petit.

Incapable de connaître avec certitude son origine et sa fin, l'homme se réfugie dans le « divertissement » : la chasse, le jeu, les affaires, la guerre, tout ce qui le détourne de la pensée de sa propre condition mortelle. « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Le divertissement masque l'angoisse du vide et de la mort ; il est la fuite devant la question de Dieu.

L'argument du pari

C'est à cet homme inquiet, incapable de trancher par la seule raison la question de l'existence de Dieu, que Pascal s'adresse. « Dieu est, ou il n'est pas. Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien déterminer. » Puisque la raison théorique est impuissante à démontrer ou à réfuter l'existence de Dieu, Pascal déplace le problème sur le terrain de la décision pratique et du calcul des probabilités, dont il fut l'un des fondateurs.

Il faut parier : ne pas choisir, c'est encore choisir. Pascal raisonne alors en termes de gains et de pertes. Si je parie que Dieu existe et que je gagne, je gagne une béatitude infinie ; si je perds, je n'ai presque rien perdu. Si je parie que Dieu n'existe pas et que j'ai tort, je perds une éternité de bonheur. « Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. »

L'argument repose sur une asymétrie radicale : une mise finie (les plaisirs d'une vie) face à un gain potentiellement infini. Sous l'angle de l'espérance mathématique, même une probabilité infime que Dieu existe rend le pari en sa faveur infiniment avantageux. Le pari n'est donc pas une preuve de l'existence de Dieu, mais un argument destiné à ébranler l'indifférence du libertin et à le mettre en mouvement vers la foi.

La méthode et l'habitude

Pascal anticipe une objection décisive : « Je suis fait de telle sorte que je ne puis croire. » On ne décide pas de croire par un simple acte de volonté. À cela Pascal répond par une psychologie de l'habitude : il faut « faire comme si » l'on croyait, suivre ceux qui ont commencé par où l'on veut finir. « Prenez de l'eau bénite, faites dire des messes » : l'accomplissement des gestes extérieurs de la foi disposera peu à peu l'âme à croire, car « la coutume est notre nature ». L'« automate », c'est-à-dire le corps et ses habitudes, doit être entraîné de concert avec l'esprit.

Cette démarche s'éclaire par la célèbre distinction des trois ordres : l'ordre des corps, l'ordre des esprits et l'ordre de la charité. Chacun est infiniment supérieur au précédent et hétérogène à lui. La sainteté relève d'un ordre que ni la puissance temporelle ni le génie intellectuel ne sauraient atteindre. La foi véritable n'est donc pas le terme d'un calcul, mais un don de la grâce qui appartient à l'ordre du cœur.

Le cœur et ses raisons

C'est ici qu'apparaît la formule la plus célèbre de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » Le « cœur » ne désigne pas le sentiment au sens romantique, mais une faculté de connaissance intuitive, distincte de la raison discursive. C'est par le cœur que nous connaissons les premiers principes — l'espace, le temps, le nombre — que la raison ne peut démontrer mais sur lesquels elle s'appuie. « Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur. »

De même, c'est au cœur que Dieu se rend sensible, et non à la raison : « Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. » Le pari, argument rationnel, ne saurait donc produire à lui seul la foi ; il prépare seulement le terrain. La conversion véritable suppose l'intervention de la grâce, conformément à l'augustinisme janséniste auquel Pascal, proche de Port-Royal, demeura attaché.

Portée et critiques

Le pari a suscité d'innombrables discussions. Voltaire le jugea « indécent et puéril », reprochant à Pascal de réduire la foi à un jeu de hasard et d'intéresser le croyant par le calcul. D'autres ont objeté que l'argument prouve trop : il vaudrait pour n'importe quelle divinité promettant une récompense infinie, ce que l'on appelle l'objection des « dieux multiples ». Enfin, certains théologiens y ont vu une foi intéressée, indigne de l'amour désintéressé que Dieu réclame.

Ces critiques, toutefois, méconnaissent souvent l'intention de Pascal. Le pari ne s'adresse pas au croyant, mais au libertin indifférent, pour le tirer de sa torpeur et l'engager dans une quête. Il n'est qu'une étape dans une apologétique plus vaste, qui culmine non dans le calcul mais dans l'expérience du cœur et le don de la grâce. En déplaçant la question de Dieu de la démonstration vers la décision existentielle, Pascal annonce, par-delà les siècles, les analyses de Kierkegaard sur le « saut de la foi » et le risque inhérent à toute existence authentique.

Le pari demeure ainsi l'une des réflexions les plus aiguës sur les limites de la raison face à l'absolu, et sur la manière dont l'homme, être fini, peut s'engager à l'égard de l'infini. Il invite chacun à prendre au sérieux le caractère décisif d'un choix qu'aucune neutralité ne permet d'éluder.

Références

  1. Pascal, B., Pensées, éd. L. Brunschvicg, Hachette, 1897.
  2. Pascal, B., Pensées, opuscules et lettres, éd. Ph. Sellier, Classiques Garnier, 2010.
  3. Goldmann, L., Le Dieu caché : étude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal, Gallimard, 1955.
  4. Béguin, A., Pascal, Seuil, 1952.
  5. Mesnard, J., Pascal, Hatier, 1967.
  6. Hacking, I., The Emergence of Probability, Cambridge University Press, 1975.
  7. Magnard, P., Pascal : la clé du chiffre, La Table Ronde, 2007.
  8. Sellier, Ph., Pascal et saint Augustin, Armand Colin, 1970.

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