Philosophiepar Joseph Moussallem
L'Existentialisme de Kierkegaard

L'Existentialisme de Kierkegaard

Le saut de la foi et la primauté du sujet existant.

Introduction

Søren Kierkegaard (1813-1855), philosophe et théologien danois, est universellement reconnu comme le père de l'existentialisme. Sa pensée s'édifie en opposition radicale à l'idéalisme hégélien qui dominait la philosophie européenne de son temps. Contre le système abstrait et totalisant de Hegel, Kierkegaard affirme la primauté de l'existence singulière, concrète et subjective. « La vérité est la subjectivité », proclame-t-il, renversant l'identification traditionnelle de la vérité à l'objectivité.

L'œuvre de Kierkegaard est complexe et volontairement fragmentée. Il utilise de nombreux pseudonymes (Johannes Climacus, Anti-Climacus, Victor Eremita, Johannes de Silentio) non par goût du mystère, mais pour mettre en œuvre sa méthode « d'communication indirecte » : chaque pseudonyme exprime une position existentielle différente, et le lecteur est invité à se les approprier librement plutôt qu'à recevoir un système doctrinal tout fait.

Les stades de l'existence

Kierkegaard décrit trois stades ou sphères d'existence sur le chemin de la vie : le stade esthétique, le stade éthique et le stade religieux. Ces stades ne sont pas des étapes chronologiques que l'on franchirait une fois pour toutes, mais des possibilités existentielles qui restent toujours ouvertes et entre lesquelles l'individu doit choisir.

Le stade esthétique est celui de la recherche du plaisir et de l'immédiateté. L'esthète vit dans l'instant, à la poursuite de sensations nouvelles et variées. Mais ce mode de vie conduit inévitablement au désespoir, car aucun plaisir n'est durable et le souci constant du nouveau finit par lasser. Le « Journal du Séducteur » dans Ou bien... Ou bien... illustre parfaitement cette dialectique de l'ennui et de la quête vaine.

Le stade éthique est celui de l'engagement et de la responsabilité. L'homme éthique accepte des valeurs universelles, se marie, exerce une profession, participe à la vie sociale. Il vit selon le devoir et la loi morale. Mais le stade éthique a ses propres limites : il ne peut rendre compte de l'exception, du péché, de l'angoisse face à l'absolu.

Le stade religieux est celui du « saut de la foi ». Il exige une suspension du principe éthique (comme dans le cas d'Abraham, prêt à sacrifier Isaac) et un rapport absolu à l'absolu. Ce stade ne peut être atteint par la raison, mais seulement par un saut qualitatif, une décision existentielle risquée.

Le saut de la foi

Le concept de « saut de la foi » est central dans la pensée de Kierkegaard. Il ne s'agit pas d'un acte intellectuel d'adhésion à des dogmes, mais d'un engagement personnel total qui transforme l'existence du croyant. La foi est une passion, un risque, un saut dans l'incertitude.

Dans Crainte et Tremblement, Kierkegaard (sous le pseudonyme de Johannes de Silentio) médite sur le récit biblique d'Abraham et d'Isaac. Abraham, le « chevalier de la foi », accepte de sacrifier son fils unique sur l'ordre de Dieu, contre toute raison et toute morale. Il entre dans une relation absolue avec l'absolu qui suspend l'éthique universelle. Son acte est incompréhensible pour la raison, scandaleux pour la morale, mais il est l'expression suprême de la foi.

Le paradoxe absolu est l'Incarnation : Dieu devenant homme, l'éternité entrant dans le temps. Ce paradoxe est une « offense » pour la raison, qui ne peut le comprendre. La foi surgit lorsque la raison rencontre ses limites et accepte l'absurde (non pas au sens irrationnel, mais au sens de ce qui dépasse la raison).

L'angoisse et le désespoir

Dans Le Concept de l'Angoisse, Kierkegaard analyse l'angoisse comme le vertige de la liberté. L'angoisse n'est pas la peur d'un objet déterminé, mais l'appréhension du possible pur. C'est « le sentiment du possible » qui accompagne la liberté et révèle à l'homme sa responsabilité fondamentale. L'angoisse est éducatrice : elle arrache l'homme à l'immédiateté et le confronte à son destin éternel.

Dans La Maladie à la Mort, Kierkegaard étudie le désespoir comme la « maladie mortelle ». Le désespoir est un déséquilibre du rapport à soi : ne pas vouloir être soi (désespoir de faiblesse) ou vouloir être soi sans Dieu (désespoir de défi). Le remède au désespoir est la foi, qui établit le juste rapport à soi en rapport avec la puissance qui a posé le soi (Dieu).

Références

  1. Kierkegaard, S., Ou bien... Ou bien..., Éditions de l'Orante, 1843.
  2. Kierkegaard, S., Crainte et Tremblement, Rivages poche, 1843.
  3. Kierkegaard, S., Le Concept de l'Angoisse, Gallimard, 1844.
  4. Kierkegaard, S., Post-scriptum définitif et non scientifique aux Miettes philosophiques, Éditions de l'Orante, 1846.
  5. Kierkegaard, S., La Maladie à la Mort, GF-Flammarion, 1849.
  6. Adorno, T.W., Kierkegaard : Construction de l'Esthétique, Payot, 1933.
  7. Böhlin, H., Kierkegaard et la Communication de l'Existence, L'Harmattan, 2004.
  8. Clair, A., Kierkegaard et la Philosophie Existentielle, Vrin, 1976.
  9. Come, A.B., Kierkegaard as Humanist, McGill-Queen's University Press, 1995.
  10. Fondane, B., Le Lundi Existentiel et le Dimanche de l'Histoire, Éditions du Rocher, 1945.
  11. Goune, L., Kierkegaard et la Catégorie de l'Exception, Vrin, 2002.
  12. Hannay, A., Kierkegaard : A Biography, Cambridge University Press, 2001.
  13. Hébert, M., Kierkegaard : L'Épreuve de la Subjectivité, Vrin, 2009.
  14. Jolivet, R., Introduction à Kierkegaard, Éditions de Fontenelle, 1946.
  15. Mesnard, P., Le Vrai Visage de Kierkegaard, Beauchesne, 1948.
  16. Politis, H., Kierkegaard et le Paradoxe du Christ, Vrin, 2005.
  17. Stack, G.J., Kierkegaard's Existential Ethics, University of Alabama Press, 1977.
  18. Wahl, J., Études kierkegaardiennes, Vrin, 1938.

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