Philosophiepar Joseph Moussallem
La Vertu selon Aristote

La Vertu selon Aristote

Une étude approfondie de l'éthique aristotélicienne et de la quête de l'excellence humaine.

Introduction

Dans l'éthique aristotélicienne, la notion de vertu (ἀρετή, arétè) constitue la pierre angulaire de toute la réflexion morale. Pour Aristote, la vertu n'est pas une simple conformité à des règles morales abstraites, mais plutôt l'excellence du caractère qui permet à l'être humain d'atteindre l'épanouissement (εὐδαιμονία, eudaimonia). Dans son œuvre majeure, l'Éthique à Nicomaque, il développe une théorie complète de la vertu comme disposition médiane entre deux extrêmes, une conception qui influencera profondément toute la philosophie morale occidentale.

La question centrale que pose Aristote est simple et profonde à la fois : comment l'être humain doit-il vivre pour atteindre le bonheur véritable ? Pour lui, le bonheur n'est pas un état passif de plaisir ou de satisfaction, mais une activité de l'âme conforme à la vertu. Cette conception dynamique du bien-vivre implique que la vertu est une disposition acquise, cultivée par la pratique et la délibération rationnelle.

Le contexte de la pensée aristotélicienne

Aristote (384-322 av. J.-C.) fut l'élève de Platon à l'Académie avant de fonder sa propre école, le Lycée. Sa philosophie morale se distingue de celle de son maître par un enracinement plus profond dans l'observation empirique et une attention plus marquée à la vie concrète des hommes. Là où Platon cherchait l'Idée du Bien dans un monde transcendant, Aristote examine les conditions réelles de la vie morale dans la cité (polis).

Son éthique est téléologique : toute action vise une fin (τέλος, telos). Le bien suprême, c'est l'eudaimonia, que l'on peut traduire par « bonheur », « épanouissement » ou « vie réussie ». Ce bien ne peut être ni un simple plaisir (car il serait alors partagé avec les animaux), ni une simple possession (car il serait alors passif). Il s'agit d'une activité de l'âme selon la raison, la faculté qui distingue l'homme des autres êtres vivants.

La vertu comme médiété (μεσότης)

Le concept central de l'éthique aristotélicienne est celui de la médiété (μεσότης, mesotès). Chaque vertu se situe entre deux vices opposés : le courage est le juste milieu entre la lâcheté (défaut de crainte là où il faut craindre) et la témérité (excès de hardiesse sans égard pour le danger). La générosité s'inscrit entre l'avarice (défaut de don) et la prodigalité (excès de dépense sans mesure).

Il est essentiel de comprendre que cette médiété n'est pas une médiocrité tiède. Aristote n'est pas un moraliste du « juste milieu » au sens banal du terme. La vertu n'est pas un compromis mou entre deux positions extrêmes, mais plutôt la position exacte qu'exige la raison pratique dans une circonstance particulière. Il s'agit d'atteindre le point précis où l'action est parfaitement ajustée à la situation.

C'est pourquoi la vertu exige un jugement pratique (φρόνησις, phronèsis) pour discerner, dans chaque situation particulière, ce qui constitue la juste mesure. Ce discernement ne peut être réduit à un ensemble de règles universelles ; il s'acquiert par l'expérience et la délibération. L'homme prudent (φρόνιμος, phronimos) est celui qui sait voir ce qui est bon pour lui et pour les autres dans des circonstances toujours changeantes.

Il importe également de noter que tous les actes et toutes les passions n'admettent pas un juste milieu. Certaines actions sont intrinsèquement mauvaises, comme l'adultère, le meurtre ou le vol. On ne peut pas être « modérément » adultère ou « justement » voleur. La médiété ne s'applique qu'aux domaines où l'excès et le défaut sont possibles.

Vertus intellectuelles et vertus morales

Aristote distingue deux grandes catégories de vertus : les vertus intellectuelles (διανοητικαί) et les vertus morales (ἠθικαί). Les premières relèvent de la partie rationnelle de l'âme et concernent la connaissance et la sagesse. Les secondes concernent la partie désirante de l'âme, dans la mesure où elle peut obéir à la raison.

Les vertus intellectuelles se subdivisent en deux groupes : les vertus contemplatives (sagesse théorétique, σοφία) qui portent sur les réalités immuables et nécessaires, et les vertus pratiques (prudence, φρόνησις) qui portent sur les réalités contingentes et variables de l'action humaine. La sagesse théorétique est la plus haute des vertus, car elle nous rend semblables aux dieux, mais la prudence est indispensable pour la vie morale quotidienne.

Les vertus morales, quant à elles, s'acquièrent par l'habitude (ἔθος, ethos). C'est en agissant vertueusement que l'on devient vertueux. Aristote utilise l'analogie des arts et des métiers : c'est en construisant des maisons que l'on devient architecte, et c'est en pratiquant des actions justes que l'on devient juste. Cette conception implique que l'éducation morale commence dès l'enfance, par l'acquisition de bonnes habitudes qui préparent le terrain pour la délibération rationnelle adulte.

La prudence (φρόνησις) comme vertu directrice

La prudence occupe une place particulière dans l'éthique aristotélicienne. Elle est la vertu intellectuelle pratique qui permet de délibérer correctement sur ce qui est bon et utile pour la vie dans son ensemble. Le prudent ne se trompe pas sur les fins véritables de l'existence humaine et sait discerner les moyens appropriés pour les atteindre.

La prudence n'est pas une simple habileté technique, car elle implique un engagement moral. Elle est liée de manière indissociable aux vertus morales : on ne peut être prudent sans être vertueux, et on ne peut être véritablement vertueux sans être prudent. Cette circularité vertueuse souligne l'unité profonde de la vie morale selon Aristote.

Dans la vie politique, la prudence du législateur est également cruciale. Les bonnes lois, qui éduquent les citoyens à la vertu, sont le produit de la prudence réfléchie du législateur. Ainsi, l'éthique aristotélicienne débouche naturellement sur une philosophie politique, où la cité a pour mission de former des citoyens vertueux capables de vivre ensemble selon la justice et l'amitié.

L'amitié comme vertu sociale

L'Éthique à Nicomaque consacre deux livres entiers (VIII et IX) à l'amitié (φιλία, philia). Pour Aristote, l'amitié n'est pas un simple sentiment agréable, mais une vertu nécessaire au bonheur. Elle est le lien qui unit les citoyens entre eux et rend possible la vie politique harmonieuse.

Il distingue trois types d'amitié : l'amitié fondée sur l'utilité (où l'on aime l'autre pour ce qu'il peut apporter), l'amitié fondée sur le plaisir (où l'on aime l'autre pour l'agrément de sa compagnie) et l'amitié fondée sur la vertu (où l'on aime l'autre pour lui-même, pour sa bonté). Seule cette dernière est une amitié parfaite et durable, car elle repose sur ce qu'il y a de meilleur dans l'être humain.

L'amitié vertueuse est rare, car les hommes vertueux sont rares. Elle exige du temps, une connaissance mutuelle et une vie partagée. Mais elle est indispensable au bonheur, car l'homme est un animal politique (ζῷον πολιτικόν) qui ne peut s'épanouir que dans une communauté d'amis.

Références

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