Philosophiepar Joseph Moussallem
La Philosophie du Langage chez Wittgenstein

La Philosophie du Langage chez Wittgenstein

Du Tractatus aux jeux de langage — le tournant pragmatique.

Introduction

Ludwig Wittgenstein (1889-1951) est sans conteste l'un des philosophes les plus originaux et les plus influents du XXe siècle. Son œuvre, relativement brève mais d'une densité exceptionnelle, se divise en deux périodes distinctes qui ont chacune marqué profondément la philosophie analytique. La première période, représentée par le Tractatus Logico-Philosophicus (1921, en allemand 1918), développe une théorie de la signification fondée sur l'image picturale et la correspondance entre le langage et le monde. La seconde période, exposée dans les Recherches Philosophiques (publiées à titre posthume en 1953), opère un retournement radical en proposant une conception pragmatique et pluraliste du langage fondée sur les jeux de langage.

Le parcours de Wittgenstein est lui-même fascinant. Issu d'une grande famille viennoise, il étudie l'ingénierie avant de se tourner vers la philosophie sous l'influence de Frege et Russell. Après la publication du Tractatus, convaincu d'avoir résolu tous les problèmes philosophiques fondamentaux, il abandonne la philosophie et exerce divers métiers (instituteur, jardinier). C'est son retour à Cambridge en 1929 qui marque le début de sa seconde philosophie, caractérisée par une remise en question radicale de ses propres positions antérieures.

Le Tractatus Logico-Philosophicus : langage et réalité

Selon le Wittgenstein du Tractatus, le langage est une image (Bild) de la réalité. La structure du Tractatus repose sur une ontologie atomiste : le monde est composé d'états de choses (Sachverhalte), qui sont des combinaisons d'objets simples (Gegenstände). Les propositions élémentaires (Elementarsätze) figurent directement ces états de choses par leur structure logique. La proposition est une image logique de la réalité.

Le langage et le monde partagent une même forme logique. Les propositions complexes sont des fonctions de vérité des propositions élémentaires. La tâche de la philosophie est de clarifier les pensées en montrant les limites de ce qui peut être dit de manière sensée. Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement, et de ce dont on ne peut parler, il faut taire.

Le Tractatus se termine par la célèbre proposition 7 : « Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen » (« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire »). Cette proposition n'est pas un simple constat d'échec, mais l'indication d'un domaine — l'éthique, l'esthétique, le mystique — qui, bien qu'indicible, est pour Wittgenstein plus important que tout ce qui peut être dit.

La critique du Tractatus

Le retour de Wittgenstein à la philosophie en 1929 est motivé par une prise de conscience des limites et des difficultés de sa première philosophie. Il réalise que la notion d'« image » logique est problématique et que la recherche d'un langage parfait, logiquement transparent, est une illusion.

Dans ses Recherches Philosophiques, Wittgenstein entreprend une critique sévère de sa propre conception antérieure. Il renonce à l'idée d'une structure logique universelle et nécessaire du langage. Au lieu de chercher une essence commune à toutes les formes de langage, il invite à regarder comment le langage est effectivement utilisé dans la vie quotidienne.

Les jeux de langage

Le concept de « jeu de langage » (Sprachspiel) est le concept central de la seconde philosophie de Wittgenstein. Un jeu de langage est une unité complète de communication, composée de langage et d'actions au sein d'une forme de vie. Il existe une multiplicité irréductible de jeux de langage : donner des ordres, décrire un objet, rapporter un événement, spéculer, raconter une histoire, plaisanter, traduire, prier, etc.

Ces jeux de langage n'ont pas une essence commune, mais des « airs de famille » (Familienähnlichkeiten), comme les membres d'une famille se ressemblent par des traits qui se chevauchent et s'entrecroisent sans être tous présents chez tous. La signification d'un mot n'est pas une entité mentale ou une référence fixe, mais son usage dans le langage. « Le sens d'un mot est son emploi dans la langue » (der Gebrauch).

La règle et le privé

Une des contributions majeures des Recherches Philosophiques est l'argument contre le langage privé. Wittgenstein montre qu'un langage qui ne serait compris que par une seule personne est impossible, car le suivi d'une règle est une pratique sociale. Suivre une règle ne peut être une affaire privée, car on ne peut pas suivre une règle « de manière privée » : cela supposerait que ce qui semble juste est juste, ce qui détruit la distinction entre le juste et le semblant de juste.

Cet argument a des implications considérables pour la philosophie de l'esprit : il remet en question la conception cartésienne de l'esprit comme « théâtre privé » où se dérouleraient des événements mentaux inaccessibles à autrui. La notion de « sensation privée » est une illusion grammaticale.

Références

  1. Wittgenstein, L., Tractatus Logico-Philosophicus, Gallimard, 1921.
  2. Wittgenstein, L., Recherches Philosophiques, Gallimard, 1953.
  3. Wittgenstein, L., De la Certitude, Gallimard, 1969.
  4. Wittgenstein, L., Leçons sur la Liberté de la Volonté, PUF, 1939.
  5. Anscombe, G.E.M., Introduction au Tractatus de Wittgenstein, Gallimard, 1959.
  6. Bouveresse, J., La Parole malheureuse, Éditions de Minuit, 1971.
  7. Bouveresse, J., Essais sur Wittgenstein, Éditions de Minuit, 1990.
  8. Cavell, S., Les Voix de la Raison, Seuil, 1979.
  9. Chauviré, C., Ludwig Wittgenstein, Seuil, 1989.
  10. Glock, H.-J., A Wittgenstein Dictionary, Blackwell, 1996.
  11. Hacker, P.M.S., Wittgenstein's Place in Twentieth-Century Analytic Philosophy, Blackwell, 1996.
  12. Kenny, A., Wittgenstein, Penguin Press, 1973.
  13. Kripke, S., Wittgenstein on Rules and Private Language, Harvard University Press, 1982.
  14. Laurier, D., Wittgenstein : Langage et Philosophie, Vrin, 1988.
  15. Malcolm, N., Ludwig Wittgenstein : A Memoir, Oxford University Press, 1958.
  16. McGuinness, B., Wittgenstein : A Life, Duckworth, 1988.
  17. Monk, R., Ludwig Wittgenstein : The Duty of Genius, Jonathan Cape, 1990.
  18. Pears, D., The False Prison : A Study of the Development of Wittgenstein's Philosophy, Oxford University Press, 1987.

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